lundi 19 décembre 2011

Edvard Munch - L’œil moderne 1900-1944 - Centre Georges Pompidou - 21 septembre 2011 / 9 janvier 2012

J’ai visité il y a quelques mois l’exposition de Munch à la Pinacothèque. Il m’en reste un très bon souvenir. Je profite de l’invitation d’une collègue, Julia, amatrice du 3e art, pour approcher l’artiste du Cri une nouvelle fois. Nous décidons de faire la nocturne au Centre Georges Pompidou, l’histoire d’être au calme et bénéficier d’une visite en privilégiées, intimiste.

J’ai à peine le titre de l’expo en tête, ni même l’affiche dans l’œil.

En guise d’introduction, on arrive devant un mini film de l’artiste … « Au fait, il n’est pas allemand, ni autrichien, mais de quelle nationalité ? » Une visiteuse nous répond gentiment. Ce qui nous aura détourné du contenu du film … des ombres vibrantes, des lignes tremblantes, du noir et du blanc. Voilà tout ce dont je me souviens.

Salle 1 – PROLOGUE

Que des chefs d’œuvres ! Mais ils ne sont pas là par hasard, leur « exhibition » est justifiée, pas uniquement exposés pour leur poids marketing. On commence par satisfaire son envie de « voir du Munch », les tableaux stars, pour ensuite pouvoir aller plus loin, suivre le propos de l’exposition sans frustration. Dans cette salle, on pose les jalons.































Le Baiser - Le Vampire - La Puberté - L’Enfant malade
Les jeunes filles sur le pont - Deux êtres humains, les solitaires

Point commun à tout ces tableaux : une figure récurrente, qui se ballade de tableau en tableau, un motif, comme un fantôme qui hante les œuvres de l’artiste : une jeune femme, aux longs cheveux, blonde ou rousse.
Les thèmes : la femme, le couple, la mort, l’angoisse, la solitude (à la liste, ajouter autoportrait et paysage)
Les lieux : le pont, le lit, la plage, la rue, près de la fenêtre
Les couleurs : ocres, bruns, oranges, lignes sinueuses, formes presque abstraites, aplats vibrant de couleurs, simplification des figures, formes, silhouettes, ramenées à l’essentiel.
Les techniques : jeux d’optique, effet de lentille, point de fuite ‘qui aspire’, distorsion, perspective qui « happe » le regard.
Le point de vue du spectateur : au pied du lit de la mourante, au bout du pont, juste derrière les solitaires … on prend part à la scène, on met un pied dedans, on passe presque de l’autre côté, on est regardé ! Défié ! Cette frontalité rend les scènes théâtrales, bientôt les transformeront en miroir …

Salle 2 – REPRISES

On termine sur Les Solitaires, toile très puissante, émotionnellement. Si je suis parvenue à y rentrer, il fut difficile d’en sortir. Le regard se déplace vers l’autre salle et … l’identique de cette toile, cette fois-ci la femme est à droite. Comme dans un miroir. Le lien se fait tout seul, c’est très agréable, très bien conçu.

Cette salle est en effet un miroir de la première. Aux même emplacements sont placés de « répliques », ou plutôt, des toiles usant les même motifs. Munch les mélange, les arrange, avec différentes couleurs, s’essayant à de nouveaux point de vue, nouvelles distorsions.

Le Baiser par exemple s'exporte sur une plage qui me semble familière ... On dirait la Lettonie. Je ne vois plus que ça, et me transporte vers des souvenirs "duels". La lumière est très belle. De jour ? De nuit ? Oui, cela ressemble à un soleil de minuit.

De vulgaires copies ? Des études préparatoires ? Munch cédant à la facilité ? Non ! L'artiste ne concevait pas de se séparer d’un tableau. Il gardait une trace de toute sa production, pour en voir l’évolution, constater le temps qui passe, comme faire une photo de soit tous les jours. Quand il vendait une toile, il en créait un autre avec la même figure, pour ne pas qu’elle se perde… Comme faire passer une bulle de savon d’une main à l’autre, sans qu’elle n’éclate, vous avez déjà essayé non ?

Le Baiser sur la plage au clair de lune (1914) Huile sur toile, 77 x 100 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège

On lit sur les murs : « les motifs s’autonomisent et s’affranchissent du tableau », on ne parle pas de série, les motifs s’affranchissent, existent par eux-mêmes…. « Ce n’est plus un tableau mais une signature ».

Les sujets/motifs se déplacent de tableaux en tableaux, évoluent, se déclinent, mutent, comme l’homme qui les peints, cherchant autant une sortie qu’une entrée dans chacun des cadres qui les enserrent.

Salle 3 – AUTOBIOGRAPHIE

Tiens ? L’artiste fait des photos … Je fronce des sourcils… Je n’ai jamais été séduite et convaincue par un peintre s’adonnant à la photographie. Dans cette première salle circulaire, de très petits formats (négatifs « posthumes » du début du XXe tirés en 1980) présentent autoportraits et photos d’atelier (photos des œuvres) réalisés par l’artiste grâce à son Kodak Bull’s Eye.

Toujours pas convaincue … Agnès, regarde mieux avant de maugréer ! Je m’approche et vois :


Edvard au milieu de ses œuvres, en pied ou en buste, dans l’atelier - Des superpositions dues au temps d’exposition extrêmement long. Cela fait naître des images étranges, mouvantes, des fusions qui rappellent bien évidemment la technique picturale de l’artiste. - Sur une photo, on voit un exemple de « l’Enfant malade » avec un bout de toile qui pend à droite.
1.

Une galerie d’autoportraits donc, Munch veut à tout prix garder une trace, se créer une ligne de vie visuelle. Sur son image, l’étonnement devant l’objectif, l’excitation de celui qui s’essaye à un media inédit, presque magique. Ces photos, en effet, recèlent des spectres mouvants, les tableaux s’effacent, se superposent, se mélangent aux murs de l’atelier, se confondent même avec leur auteur parfois …
2.

1. Autoportrait « à la Marat », clinique du Dr. Jacobson, Copenhague, 1908-1909
Épreuve gélatino-argentique, 8,1 x 8,5 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège

2. Autoportrait, atelier de Skrubben à Kragerø, 1909-1910
Épreuve gélatino-argentique, 9 x 9,4 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège
Salle 4 – ESPACE OPTIQUE

Passé ces photographies, je lève la tête et …












Travailleurs sur le chemin du retour
(1913-1914) - Huile sur toile - 201 x 227 cm
Oslo, Munch Museum


Choc ! Au bout d’un couloir, à travers une petite lucarne, un tableau bouge ! C’est spectaculaire !
Il fonce droit sur moi, il me suit, c’est vertigineux ! Quelle scénographie exceptionnelle ! Le regard est happé vers/par le tableau, les lignes de fuites se matérialisent et nous emmènent droit dans la scène. Est-ce le procédé de la camera obscura ? Je me sens comme dans un objectif géant

La scène est très dynamique, mue par des lignes de fuites démultipliées. La marche des ouvriers est décomposée, la figure du même homme se répète, créant l’illusion du mouvement. Ce procédé est à rapprocher du précinéma.

Même sensation avec le Cheval au galop, avec cette fois-ci une sensation de vitesse, due à la dilatation de l’espace autour de l’animal et aux échelles entres les différents motifs du tableau, L’espace se tord, le tableau s’anime.

En regardant le plan de l’expo, je remarque avec étonnement que les murs de cette pièce ne sont pas droits et procèdent eux aussi à la dynamique générale, qui entraîne le spectateur « dans l’œil ». Très intelligent !

Cheval au galop, 1910-1912 - Huile sur toile - 148 x 120 cm - Oslo, Munch Museum

Neige fraîche sur l’avenue (1906) Huile sur toile - 80 x 100 cm
Oslo, Munch Museum

Dernier tableau, haut en couleur, qui use aussi de la distorsion optique et des procédés cinématographiques : personnages coupés dans leur avancée, comme dans un film, lignes très marqués, arbres sinueux, regard aspiré.

Salle 5 – EN SCÈNE

Dans cette salle, on change de procédé : toutes les scènes sont cloisonnées dans des intérieurs « de théâtre » (chambres ou salons) où se déroule systématiquement un drame. On retrouve les thèmes chers à Munch : la femme, la mort, le vice, la maladie, le crime. Les mêmes procédés optiques, mais moins spectaculaires, moins à propos … Je n’aime pas trop. Ici les couleurs sont moins vives, les sujets plus faibles. Quoi que …

La Meurtrière : Le spectre s’avance, ou est-ce le regard qui, par des jeux de lignes, se retrouve prisonnier de cette femme qui s’apprête à tuer une seconde fois …

La Meurtrière (1907) - Huile sur toile, 89 x 63 cm - Munch-museet, Oslo, Norvège

L’Artiste et son modèle (1919-1921)

Oh ! Cette femme est bien trop près du bord, trop près de moi, c’est surprenant, oppressant, déstabilisant. On croirait regarder dans un miroir, avec cette même proximité, ce même cadrage en buste. Et puis, elle regarde droit dans les yeux. On se retournerait presque pour s’assurer que l’artiste n’est pas debout derrière. Julia me dit «on dirait une scène du Vieux Fusil, avec Romy Schneider et Philippe Noiret». Pour voir la scène en question (3:03) : clic

Autre référence : Henrik Ibsen (1828-1906), dramaturge norvégien, grande source d’inspiration de Munch, selon les dires de Julia « connu pour son théâtre des situations oppressantes ». Notamment le titre "Les Revenants", avec au programme inceste, euthanasie et maladie vénériennes … Critique 1 - Critique 2

NB : qu’est-ce que le « hiératisme » ?

Salle 6 – COMPULSION


Dans cette salle sont exposés différents tableaux de la même « Femme en pleurs ». Obsession de l’artiste, il destinait d’ailleurs ce motif pour l’ornement de sa propre tombe. Manie. Répétition. Divers médias sont utilisés : huile/pastel/crayon/photo/litho/sculpture.

Salle 7 – RAYONNEMENTS

Là je perds un peu le fil … Munch découvre le rayon X, technique capable de voir à travers les corps opaques. Ça le fascine, c’est magique, il va pouvoir aller de l’autre côté du miroir, voir plus loin, voir autrement. Illustrant cet intérêt, plusieurs tableaux montrent des ciels irisés, des lumières aveuglantes réfractées par une neige immaculée, réduisant les formes à de simples taches vibrantes. Ombre et lumière se diluent et désintègrent les formes, Munch « flirte avec l’abstraction. »

NB : qu’est-ce que le « Mesmerisme » ?

Salle 8 – L’AMATEUR DE CINEMA



Passé cette salle qui n’a pas particulièrement éveillé mon intérêt, un court film de l’auteur nous est proposé. Je me force à le regarder (comme pour les photographies), et là encore, je suis surprise et observe goulûment : Munch est attiré par le cinéma et les nouvelles perspectives qu’il ouvre! Il filme des scènes de vie quotidienne à l’aide de son Pathé Baby, comme s’il voulait voir de l’autre côté du miroir. Il se penche devant l’objectif, voudrait physiquement franchir la frontière ! On le sent curieux, on le voit expérimenter. Les vues sont vacillantes : scènes de rue, membre de sa famille, son chien, on s’attend surtout à voir des fantômes …

Photo d’une salle de cinéma avec tableau de Munch !! Photo d’un film où apparaît une de ses œuvres ! Quand on y pense, c’est une mise en abîme délirante !

Salle 9 – LE MONDE EXTÉRIEUR

Dans cette salle, je bavardais avec Julia, je n’ai pas trop creusé le contenu. Munch sors un peu de son autisme. Il ne peint pas que des sujets issus de son « théâtre oppressant ». Il s’invente « reporter » : un immeuble flambe ? une scène de panique à Olso ? Il témoigne et retranscrit les évènements dans son langage pictural tout particulier.

Salle 10 – DESSINER, PHOTOGRAPHIER

FIPS - terrier abîmé, élimé, bâtard, comme vieille peluche

Nouvelle salle ronde, tapissée de couleur sombre, pour exalter quelques clichés clairs et plusieurs petits dessins.

Munch vieilli, comme tout un chacun (l’accrochage suit, en arrière-plan, un axe chronologique, heureusement souple). Le visiteur a bien compris son obsession pour l’enregistrement, la conservation de ses créations, de sa propre image. Autoportraits à n’en plus finir, dans toutes les situations possibles, films, reproduction de ses toiles, thèmes et personnages récurrents, fantômes qui hantent ses cadres… Comme une autobiographie illustrée, Edvard garde trace des étapes de sa vie, tenant son appareil photo à bout de bras, dans un geste maniaque et désespéré. Si seulement il pouvait se scruter, se disséquer, heure par heure, et pouvoir reconstituer le film de son existence, comme ces photos qui, ajoutées à la suite, forment les premiers films animés. Mais lui ne peut se limiter au film, il voulait « transpercer » …

Trop laconique et parcellaire pour ne pas être dramatisé, un cartel nous annonce qu’il perd la vue … doucement.

Salle 11 – LE REGARD RETOURNE

« ENREGISTRER L’EFFET DU PASSAGE DU TEMPS » ou ce que le commissaire de l’exposition nomme « le regard retourné », comme un gant, comme on retourne l’appareil sur soi (comme on retourne une arme). Enregistrer … Munch peignait en moyenne un autoportrait par an. Cette salle présente un extrait de cette autobiographie visuelle.

Autoportrait à Bergen (1916) - Le Noctambule (1923-1924)- Autoportrait près de la fenêtre (1940)








































S’approcher de la caméra, de l’œil, se regarder vieillir, droit dans les yeux. On remarque une évidente réutilisation des prises de vues cinématographiques, et de ce que j’appelle bêtement celle du « miroir », où le portrait se calque parfaitement sur le reflet du spectateur.

Munch est très vieux. On le retrouve devant une fenêtre, tournant autour d’un lit de mort, jusqu’à s’y retrouver allongé, livide, vert de mort.

Salle 12 – TROUBLES DE LA VISION

On a appris dans l’expo que l’artiste souffrait de troubles de la vision. Munch souffre de graves myodésopsies, due à une hémorragie du vitré de l'oeil droit. Une couche de sang se superpose à sa vision ordinaire. L’artiste va alors restituer graphiquement ce qu’il voit à travers on œil malade, « représenter l’intérieur de la vue » pour réutiliser les mots de Max Ernst (là j’utilise la « référence intelligente» du commissaire). C’est troublant. Douloureux. Inquiétant. Allant plus loin que représenter sa vision des choses « entachée », Munch va dessiner son œil à la manière d’une planche anatomique, avec ses veines fébriles, qui se métamorphosent en grue sombre. Cette grue se retrouvera sur d’autres dessins. C’est terrifiant.

Artiste avec un crâne - Vision perturbée - Oiseau bleu nuit - L’œil malade de l’artiste.


Je sors époustouflée ! La scénographie est très bien pensée, le choix des tableaux pertinent. Tout est justifié. Le sujet n’est pas trop « intello » et largement rendu accessible par un accompagnement du visiteur via tous les moyens possibles : peu de tableaux, des œuvres de qualité, diversité des supports, des formats, on en s’ennuie pas, mêmes les pièces ne se ressemblent pas, parcours rythmé par des temps forts, des temps plus légers, une grande prouesse dans l’accrochage des Travailleurs sur le chemin du retour, une économie et une inventivité dans la conception globale de l’exposition.


Un succès. Je recommande. J’en redemande !! Petit clin d'oeil à Julia pour clore ce post !
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