lundi 19 décembre 2011

Edvard Munch - L’œil moderne 1900-1944 - Centre Georges Pompidou - 21 septembre 2011 / 9 janvier 2012

J’ai visité il y a quelques mois l’exposition de Munch à la Pinacothèque. Il m’en reste un très bon souvenir. Je profite de l’invitation d’une collègue, Julia, amatrice du 3e art, pour approcher l’artiste du Cri une nouvelle fois. Nous décidons de faire la nocturne au Centre Georges Pompidou, l’histoire d’être au calme et bénéficier d’une visite en privilégiées, intimiste.

J’ai à peine le titre de l’expo en tête, ni même l’affiche dans l’œil.

En guise d’introduction, on arrive devant un mini film de l’artiste … « Au fait, il n’est pas allemand, ni autrichien, mais de quelle nationalité ? » Une visiteuse nous répond gentiment. Ce qui nous aura détourné du contenu du film … des ombres vibrantes, des lignes tremblantes, du noir et du blanc. Voilà tout ce dont je me souviens.

Salle 1 – PROLOGUE

Que des chefs d’œuvres ! Mais ils ne sont pas là par hasard, leur « exhibition » est justifiée, pas uniquement exposés pour leur poids marketing. On commence par satisfaire son envie de « voir du Munch », les tableaux stars, pour ensuite pouvoir aller plus loin, suivre le propos de l’exposition sans frustration. Dans cette salle, on pose les jalons.































Le Baiser - Le Vampire - La Puberté - L’Enfant malade
Les jeunes filles sur le pont - Deux êtres humains, les solitaires

Point commun à tout ces tableaux : une figure récurrente, qui se ballade de tableau en tableau, un motif, comme un fantôme qui hante les œuvres de l’artiste : une jeune femme, aux longs cheveux, blonde ou rousse.
Les thèmes : la femme, le couple, la mort, l’angoisse, la solitude (à la liste, ajouter autoportrait et paysage)
Les lieux : le pont, le lit, la plage, la rue, près de la fenêtre
Les couleurs : ocres, bruns, oranges, lignes sinueuses, formes presque abstraites, aplats vibrant de couleurs, simplification des figures, formes, silhouettes, ramenées à l’essentiel.
Les techniques : jeux d’optique, effet de lentille, point de fuite ‘qui aspire’, distorsion, perspective qui « happe » le regard.
Le point de vue du spectateur : au pied du lit de la mourante, au bout du pont, juste derrière les solitaires … on prend part à la scène, on met un pied dedans, on passe presque de l’autre côté, on est regardé ! Défié ! Cette frontalité rend les scènes théâtrales, bientôt les transformeront en miroir …

Salle 2 – REPRISES

On termine sur Les Solitaires, toile très puissante, émotionnellement. Si je suis parvenue à y rentrer, il fut difficile d’en sortir. Le regard se déplace vers l’autre salle et … l’identique de cette toile, cette fois-ci la femme est à droite. Comme dans un miroir. Le lien se fait tout seul, c’est très agréable, très bien conçu.

Cette salle est en effet un miroir de la première. Aux même emplacements sont placés de « répliques », ou plutôt, des toiles usant les même motifs. Munch les mélange, les arrange, avec différentes couleurs, s’essayant à de nouveaux point de vue, nouvelles distorsions.

Le Baiser par exemple s'exporte sur une plage qui me semble familière ... On dirait la Lettonie. Je ne vois plus que ça, et me transporte vers des souvenirs "duels". La lumière est très belle. De jour ? De nuit ? Oui, cela ressemble à un soleil de minuit.

De vulgaires copies ? Des études préparatoires ? Munch cédant à la facilité ? Non ! L'artiste ne concevait pas de se séparer d’un tableau. Il gardait une trace de toute sa production, pour en voir l’évolution, constater le temps qui passe, comme faire une photo de soit tous les jours. Quand il vendait une toile, il en créait un autre avec la même figure, pour ne pas qu’elle se perde… Comme faire passer une bulle de savon d’une main à l’autre, sans qu’elle n’éclate, vous avez déjà essayé non ?

Le Baiser sur la plage au clair de lune (1914) Huile sur toile, 77 x 100 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège

On lit sur les murs : « les motifs s’autonomisent et s’affranchissent du tableau », on ne parle pas de série, les motifs s’affranchissent, existent par eux-mêmes…. « Ce n’est plus un tableau mais une signature ».

Les sujets/motifs se déplacent de tableaux en tableaux, évoluent, se déclinent, mutent, comme l’homme qui les peints, cherchant autant une sortie qu’une entrée dans chacun des cadres qui les enserrent.

Salle 3 – AUTOBIOGRAPHIE

Tiens ? L’artiste fait des photos … Je fronce des sourcils… Je n’ai jamais été séduite et convaincue par un peintre s’adonnant à la photographie. Dans cette première salle circulaire, de très petits formats (négatifs « posthumes » du début du XXe tirés en 1980) présentent autoportraits et photos d’atelier (photos des œuvres) réalisés par l’artiste grâce à son Kodak Bull’s Eye.

Toujours pas convaincue … Agnès, regarde mieux avant de maugréer ! Je m’approche et vois :


Edvard au milieu de ses œuvres, en pied ou en buste, dans l’atelier - Des superpositions dues au temps d’exposition extrêmement long. Cela fait naître des images étranges, mouvantes, des fusions qui rappellent bien évidemment la technique picturale de l’artiste. - Sur une photo, on voit un exemple de « l’Enfant malade » avec un bout de toile qui pend à droite.
1.

Une galerie d’autoportraits donc, Munch veut à tout prix garder une trace, se créer une ligne de vie visuelle. Sur son image, l’étonnement devant l’objectif, l’excitation de celui qui s’essaye à un media inédit, presque magique. Ces photos, en effet, recèlent des spectres mouvants, les tableaux s’effacent, se superposent, se mélangent aux murs de l’atelier, se confondent même avec leur auteur parfois …
2.

1. Autoportrait « à la Marat », clinique du Dr. Jacobson, Copenhague, 1908-1909
Épreuve gélatino-argentique, 8,1 x 8,5 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège

2. Autoportrait, atelier de Skrubben à Kragerø, 1909-1910
Épreuve gélatino-argentique, 9 x 9,4 cm
Munch-museet, Oslo, Norvège
Salle 4 – ESPACE OPTIQUE

Passé ces photographies, je lève la tête et …












Travailleurs sur le chemin du retour
(1913-1914) - Huile sur toile - 201 x 227 cm
Oslo, Munch Museum


Choc ! Au bout d’un couloir, à travers une petite lucarne, un tableau bouge ! C’est spectaculaire !
Il fonce droit sur moi, il me suit, c’est vertigineux ! Quelle scénographie exceptionnelle ! Le regard est happé vers/par le tableau, les lignes de fuites se matérialisent et nous emmènent droit dans la scène. Est-ce le procédé de la camera obscura ? Je me sens comme dans un objectif géant

La scène est très dynamique, mue par des lignes de fuites démultipliées. La marche des ouvriers est décomposée, la figure du même homme se répète, créant l’illusion du mouvement. Ce procédé est à rapprocher du précinéma.

Même sensation avec le Cheval au galop, avec cette fois-ci une sensation de vitesse, due à la dilatation de l’espace autour de l’animal et aux échelles entres les différents motifs du tableau, L’espace se tord, le tableau s’anime.

En regardant le plan de l’expo, je remarque avec étonnement que les murs de cette pièce ne sont pas droits et procèdent eux aussi à la dynamique générale, qui entraîne le spectateur « dans l’œil ». Très intelligent !

Cheval au galop, 1910-1912 - Huile sur toile - 148 x 120 cm - Oslo, Munch Museum

Neige fraîche sur l’avenue (1906) Huile sur toile - 80 x 100 cm
Oslo, Munch Museum

Dernier tableau, haut en couleur, qui use aussi de la distorsion optique et des procédés cinématographiques : personnages coupés dans leur avancée, comme dans un film, lignes très marqués, arbres sinueux, regard aspiré.

Salle 5 – EN SCÈNE

Dans cette salle, on change de procédé : toutes les scènes sont cloisonnées dans des intérieurs « de théâtre » (chambres ou salons) où se déroule systématiquement un drame. On retrouve les thèmes chers à Munch : la femme, la mort, le vice, la maladie, le crime. Les mêmes procédés optiques, mais moins spectaculaires, moins à propos … Je n’aime pas trop. Ici les couleurs sont moins vives, les sujets plus faibles. Quoi que …

La Meurtrière : Le spectre s’avance, ou est-ce le regard qui, par des jeux de lignes, se retrouve prisonnier de cette femme qui s’apprête à tuer une seconde fois …

La Meurtrière (1907) - Huile sur toile, 89 x 63 cm - Munch-museet, Oslo, Norvège

L’Artiste et son modèle (1919-1921)

Oh ! Cette femme est bien trop près du bord, trop près de moi, c’est surprenant, oppressant, déstabilisant. On croirait regarder dans un miroir, avec cette même proximité, ce même cadrage en buste. Et puis, elle regarde droit dans les yeux. On se retournerait presque pour s’assurer que l’artiste n’est pas debout derrière. Julia me dit «on dirait une scène du Vieux Fusil, avec Romy Schneider et Philippe Noiret». Pour voir la scène en question (3:03) : clic

Autre référence : Henrik Ibsen (1828-1906), dramaturge norvégien, grande source d’inspiration de Munch, selon les dires de Julia « connu pour son théâtre des situations oppressantes ». Notamment le titre "Les Revenants", avec au programme inceste, euthanasie et maladie vénériennes … Critique 1 - Critique 2

NB : qu’est-ce que le « hiératisme » ?

Salle 6 – COMPULSION


Dans cette salle sont exposés différents tableaux de la même « Femme en pleurs ». Obsession de l’artiste, il destinait d’ailleurs ce motif pour l’ornement de sa propre tombe. Manie. Répétition. Divers médias sont utilisés : huile/pastel/crayon/photo/litho/sculpture.

Salle 7 – RAYONNEMENTS

Là je perds un peu le fil … Munch découvre le rayon X, technique capable de voir à travers les corps opaques. Ça le fascine, c’est magique, il va pouvoir aller de l’autre côté du miroir, voir plus loin, voir autrement. Illustrant cet intérêt, plusieurs tableaux montrent des ciels irisés, des lumières aveuglantes réfractées par une neige immaculée, réduisant les formes à de simples taches vibrantes. Ombre et lumière se diluent et désintègrent les formes, Munch « flirte avec l’abstraction. »

NB : qu’est-ce que le « Mesmerisme » ?

Salle 8 – L’AMATEUR DE CINEMA



Passé cette salle qui n’a pas particulièrement éveillé mon intérêt, un court film de l’auteur nous est proposé. Je me force à le regarder (comme pour les photographies), et là encore, je suis surprise et observe goulûment : Munch est attiré par le cinéma et les nouvelles perspectives qu’il ouvre! Il filme des scènes de vie quotidienne à l’aide de son Pathé Baby, comme s’il voulait voir de l’autre côté du miroir. Il se penche devant l’objectif, voudrait physiquement franchir la frontière ! On le sent curieux, on le voit expérimenter. Les vues sont vacillantes : scènes de rue, membre de sa famille, son chien, on s’attend surtout à voir des fantômes …

Photo d’une salle de cinéma avec tableau de Munch !! Photo d’un film où apparaît une de ses œuvres ! Quand on y pense, c’est une mise en abîme délirante !

Salle 9 – LE MONDE EXTÉRIEUR

Dans cette salle, je bavardais avec Julia, je n’ai pas trop creusé le contenu. Munch sors un peu de son autisme. Il ne peint pas que des sujets issus de son « théâtre oppressant ». Il s’invente « reporter » : un immeuble flambe ? une scène de panique à Olso ? Il témoigne et retranscrit les évènements dans son langage pictural tout particulier.

Salle 10 – DESSINER, PHOTOGRAPHIER

FIPS - terrier abîmé, élimé, bâtard, comme vieille peluche

Nouvelle salle ronde, tapissée de couleur sombre, pour exalter quelques clichés clairs et plusieurs petits dessins.

Munch vieilli, comme tout un chacun (l’accrochage suit, en arrière-plan, un axe chronologique, heureusement souple). Le visiteur a bien compris son obsession pour l’enregistrement, la conservation de ses créations, de sa propre image. Autoportraits à n’en plus finir, dans toutes les situations possibles, films, reproduction de ses toiles, thèmes et personnages récurrents, fantômes qui hantent ses cadres… Comme une autobiographie illustrée, Edvard garde trace des étapes de sa vie, tenant son appareil photo à bout de bras, dans un geste maniaque et désespéré. Si seulement il pouvait se scruter, se disséquer, heure par heure, et pouvoir reconstituer le film de son existence, comme ces photos qui, ajoutées à la suite, forment les premiers films animés. Mais lui ne peut se limiter au film, il voulait « transpercer » …

Trop laconique et parcellaire pour ne pas être dramatisé, un cartel nous annonce qu’il perd la vue … doucement.

Salle 11 – LE REGARD RETOURNE

« ENREGISTRER L’EFFET DU PASSAGE DU TEMPS » ou ce que le commissaire de l’exposition nomme « le regard retourné », comme un gant, comme on retourne l’appareil sur soi (comme on retourne une arme). Enregistrer … Munch peignait en moyenne un autoportrait par an. Cette salle présente un extrait de cette autobiographie visuelle.

Autoportrait à Bergen (1916) - Le Noctambule (1923-1924)- Autoportrait près de la fenêtre (1940)








































S’approcher de la caméra, de l’œil, se regarder vieillir, droit dans les yeux. On remarque une évidente réutilisation des prises de vues cinématographiques, et de ce que j’appelle bêtement celle du « miroir », où le portrait se calque parfaitement sur le reflet du spectateur.

Munch est très vieux. On le retrouve devant une fenêtre, tournant autour d’un lit de mort, jusqu’à s’y retrouver allongé, livide, vert de mort.

Salle 12 – TROUBLES DE LA VISION

On a appris dans l’expo que l’artiste souffrait de troubles de la vision. Munch souffre de graves myodésopsies, due à une hémorragie du vitré de l'oeil droit. Une couche de sang se superpose à sa vision ordinaire. L’artiste va alors restituer graphiquement ce qu’il voit à travers on œil malade, « représenter l’intérieur de la vue » pour réutiliser les mots de Max Ernst (là j’utilise la « référence intelligente» du commissaire). C’est troublant. Douloureux. Inquiétant. Allant plus loin que représenter sa vision des choses « entachée », Munch va dessiner son œil à la manière d’une planche anatomique, avec ses veines fébriles, qui se métamorphosent en grue sombre. Cette grue se retrouvera sur d’autres dessins. C’est terrifiant.

Artiste avec un crâne - Vision perturbée - Oiseau bleu nuit - L’œil malade de l’artiste.


Je sors époustouflée ! La scénographie est très bien pensée, le choix des tableaux pertinent. Tout est justifié. Le sujet n’est pas trop « intello » et largement rendu accessible par un accompagnement du visiteur via tous les moyens possibles : peu de tableaux, des œuvres de qualité, diversité des supports, des formats, on en s’ennuie pas, mêmes les pièces ne se ressemblent pas, parcours rythmé par des temps forts, des temps plus légers, une grande prouesse dans l’accrochage des Travailleurs sur le chemin du retour, une économie et une inventivité dans la conception globale de l’exposition.


Un succès. Je recommande. J’en redemande !! Petit clin d'oeil à Julia pour clore ce post !
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Pour plus de nuances et d'approfondissement, trouvez chez Lunettes Rouges un récit moins ... dilettante.

dimanche 6 mars 2011

CRANACH ET SON TEMPS - Musée du Luxembourg - 9 Février 2011 / 23 Mai 2011


CRANACH ET SON TEMPS - Musée du Luxembourg - 9 Février 2011 / 23 Mai 2011

J'attendais cette exposition avec impatience. Les belles de cet artiste de la Renaissance allemande ont participé très tôt à mon initiation à l'Histoire de l'Art. Cranach pour la dilettante que je suis c'est :

- l'encyclopédie de ma mère, peuplée de gracieuses princesses aux longs cheveux,
- synonyme de volupté, de silhouettes souples, de riches détails,
- ma rencontre à la Villa Borghèse (voir ici),
- une icône personnelle, évidemment idéale, qui à l'occasion de cette exposition se verra quelque peu déchue.



Cranach l'Ancien donc ... (1472 - 1553)

Nous sommes en 1500, au sein de l'un des nombreux petits états que compose le Saint Empire Germanique, dirigé par la dynastie des Hasbourg.

1505, Cranach est au service du prince Frédéric de Saxe. Dans une première salle, des scènes religieuses peintes et gravées sont présentées. C'est son premier style, proche de celui de Dürer, très symbolique, fourni, presque « ésotérique ». Par ce mot, je tente de qualifier ce que je ressens devant beaucoup de gravures de cette époque, ce rapprochement inévitable avec les cartes de tarots et leur « magie ». Des scènes bien agitées donc, colorées, laissant peu de place au vide. Les gravures sont puissantes et très expressives.

Cranach, satisfaisant les ambitions culturelles et politiques du prince, se voit anobli. Il en retire un « blason » qui lui servira de signature, un serpent ailé tenant dans sa gueule un anneau. Explication de la symbolique de cette signature ici

La Deuxième pièce dévoile étrangement, par un jeu d'ouverture entre les différentes salles de l'exposition, la pièce « maîtresse » placardée sur tous les culs de bus de Paris ... Je suis surprise, et apprécie la petite audace muséographique. J'aime quand l'ordre est bousculé !

Le martyr de sainte Catherine - Lucas Cranach l’Ancien, huile sur panneau de bois, 112 x 95 cm
Ráday Library of the Hungarian Reformed church


Rien de captivant dans cette salle : des portraits, des saintes Catherine, des saintes Mathilde ... Je ne peux / veux m'approcher des cartels. Il y a beaucoup de visiteurs. Une pièce attire mon regard pourtant, un détail en particulier : le cataclysme qui descend sur la scène de martyr. Cette représentation est inhabituelle, particulièrement moderne à mon goût. Abstraite. Expressive. Ce chaos me réjouit : roues brisées, hommes à l'envers, abolition des plans, un bourreau qui tient la blonde par le visage, un ciel qui explose !

A gauche (ici et dans l'expo), la version moins gesticulante de Dürer, plus austère, grave.

DÜRER, Albrecht - Martyr de Ste Catherine - 1497-98
Gravure sur bois, 387 x 284 mm - Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe


En cherchant, j'apprends le destin tragico-mystique de cette sainte érudite, suppliciée trois fois avant de rendre l'âme pour de bon. Cranach, peu économe, choisi de montrer toutes les « Arma Katara »

Rien qui ne m'aide à comprendre d'où vient ce nuage furieux chargé d'éclats. On le retrouve sur d'autres représentations de l'époque. La manifestation divine est très violente dans cette légende... Dieu avait les nerfs, il tuera même quelques « gentils » qui se trouvaient là en brisant les instruments du supplice.

Récit du martyr et diverses représentations de la sainte : lien

Comparaison avec une oeuvre française contemporaine : lien

Je me pencherais sur le cas de la représentation du bourreau dans l'Histoire de l'Art plus tard (sujet à garder en tête – tant qu'elle est encore sur mes épaules).

Je continue mon chemin vers la Troisième salle, suivie de près par un groupe et son guide peu charismatique.

Les œuvres de Cranach sont confrontées ici à des modèles antérieurs ou contemporains traitant le même sujet. Côté Cranach, c'est une galerie de portraits ronds, pesants, mous. Des Madones ou Lucrèces lascives, qui posent en se touchant (les cheveux), sont voisines de martyres italiennes ou flamandes en douleur, les yeux rougis ou levés au ciel. Les saintes de Cranach nous regardent droit dans les yeux en étalant bijoux et velours. Pas d'extase, mais de belles gravures. Certes on peut trouver ça joli, courtois, ça ne fait pas de mal ... ça n'engage que moi, je trouve le style lourd et maladroit.

DÜRER, Albrecht - Tête de femme - vers 1520
aquarelle sur toile, 25,5 x 21,5 cm - BNF

Ces « bouilles » encadrées de boucles blondes ne valent pas l'austérité et la puissance d'une Vierge de Dürer. Ici pas de concession, pas de douceur, une mâchoire ferme, une économie de moyen qui exalte la puissance de cette simple figure. Voilà ce que j'attends de la peinture : de l'expression et pas de concessions.

Hercule et Antée (vers 1520-1530) bois, 26,5 x 17,5 cm
Warwickshire, Compton Verney. © Compton Verney


Pourtant une petite pièce fait l'exception. Un panneau représentant Hercule et Antée. Plusieurs images me viennent à l'esprit : une croix gammée – les premières photos de lutteurs – les bonshommes grotesques de Brueghel – l'impossibilité de la pose (j'ai essayé à la maison, en vain ...). Cette pièce est exposée à coté d'une médaille sur le même thème. Cranach utilise un tout autre style : il n'antiquise plus mais maniérise, il s'écarte d'un idéal antique pour atteindre une représentation plus humaine et élégante (pas dans le cas présent).

Quatrième salle, déçue par les nus.

Toute la pièce est remplie d'Adam et Eve, peints ou gravés, du maître ou d'autres artistes contemporains. Je suis perplexe. Ces tableaux sont mauvais. En revenant sur la production de Cranach l'Ancien, je ne m'étais pas trompée : il a bien réalisé des chefs d'œuvres de raffinement. Ce que je vois ici est lourd et mal proportionné. Et ce fichu accrochage n'aide pas à se départir de ce sentiment. Je me sens écrasée, toute « élévation » désamorcée par ces cadres massifs.

DÜRER, Albrecht - Adam et Eve - 1504
Gravure, 252 x 194 mm - Rijksmuseum, Amsterdam

J'aimerais tant m'émerveiller, comme à la Galerie Borghèse... Voici Adam et Eve de Dürer ! Je suis heureuse ! Équilibre, proportion, rythme, rigueur ... tout y est. Tous les symboles. Le sens. Je remarque seulement maintenant le monogramme du graveur, un A abritant un D entre ses jambes. J'ai comme envie de m'en inspirer !

Cinquième salle ... je perds patience. Je survole les panneaux, je suis contrariée.
Et voilà le climax ! Alors que je revenais sur mes pas, mon œil est attiré par les ailes bleus d'une allégorie du maître ... et juste à coté, la célèbre Mélancolie de Dürer ! Dans les collections du Musée du Petit Palais ? Nous avions ce trésor chez nous ?

DÜRER, Albrecht - Melancolie I - 1514 - Gravure, 239 x 189 mm
version du Kupferstichkabinett, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Y-aurait-il un crâne dans le polyèdre à gauche ?

Dernière salle - Roses à épines

Hercule chez Omphale, Lucas Cranach L’Ancien, 1537, huile sur bois

ou "De la mauvaise influence des femmes ..."

Cette grande pièce Hercule chez Omphale est plutôt bien agencée. Le rythme est bon, les figures expressives, cette femme à droite en particulier. Nota Bene : « HERCULEIS PENSA PUELLAE IMPERIUM DOMINAE FERT DEUS ILLE SUAE SIC CAPIT INGENTIS ANIMOS DAMNOS A VOLUPTAS FORTIAQUE ENERVAT PECTORA MOLLIS AMOR ». Ces infâmes traîtresses, les pécheresses qui décapitent ...

Cranach sera le maîtres des belles empoisonnées, c'est même dit en latin !



Trouvez ici un répertoire des oeuvres de Cranach, père et fils
(tapez Cranach) http://www.wga.hu/

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Infos pratiques

Tous les jours de 10h00 à 20h00
Les vendredi et samedi jusqu’à 22h00
Fermeture exceptionnelle : 25 décembre et 1er mai

Plein tarif : 11 €
Tarif réduit : 7,50 €
Billet Famille (2 adultes et 2 jeunes de 13 à 25 ans) : 29,50 euros

Musée du Luxembourg - 19 rue de Vaugirard
75006 Paris - Tél. : 01 40 13 62 00

dimanche 6 février 2011

Romanov, tsars collectionneurs - Pinacothèque de Paris, du 26 janvier au 29 mai 2011

L'Ermitage - La Naissance du Musée Impérial

à la Pinacothèque de Paris, du 26 janvier au 29 mai 2011

Tout débute par cette affiche, placardée à des points clefs de la capitale. Je la croise tous les soirs dans le métro.

C'est l'immense portrait d'un jeune homme aux lèvres charnues. Le cadrage est serré, le fond gris-brun est vibrant, les couleurs pastels mais vivantes. Le chapeau de l'homme obscurcit une grande partie du visage. La bouche généreuse est épargnée, et exaltée. Le portrait n'est pas idéalisé : les joues sont imperceptiblement mal rasées, les boucles de cheveux sortent quelque peu désordonnées d'un couvre-chef sans apparat, la moue n'est pas posée. C'est le portrait fidèle d'un bourgeois au regard franc, c'est un chef d'œuvre d'humanité qui capte un moment fugace dans sa plus grande et parfaite simplicité

Sans en être à 100% sûre, je reconnais là la patte de l'Ecole Flamande (je me rendrais compte de mon erreur plus tard...)

La Pinacothèque m'avait déjà réservé quelques belles surprises (Munch, L'Âge d'Or Hollandais, Lichtenstein), j'y vais donc pleine d'espoirs et d'impatience.

Le musée s'est agrandi dans une autre aile, de l'autre coté du trottoir. J'y avance sans hésiter, heureuse de voir se développer un nouvel écrin. L'exposition est double, mon choix s'oriente vers les Romanov, à cause du jeune homme de l'affiche, promesses d'un accrochage de grande qualité.

Premier panneau ... le Directeur de la Pinacothèque Marc Restellini s'adresse à nous. Il explique l'importance de l'ouverture de ce nouveau lieu. Un nouveau musée à Paris. Et non la transformation d'un lieu déjà existant. Cela fait des siècles que ce n'est pas arrivé. Un travail remarquable et de longue haleine. Une collection rassemblée de très grande qualité. Je souhaite longue vie à ce nouveau « cabinet ». Je reviendrai sur la collection dans un second post.

Texte intégral ici

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Première salle

Pierre Le Grand (1672 – 1725) - bio
Tsar de Russie (1682) et premier empereur de l'Empire Russe

Qu'est ce qu'on apprend ? (du moins ce qui retient mon attention) Cet empereur est le précurseur d'une ouverture culturelle et artistique vers l'occident. Je fais l'impasse sur toute considération historique (guerre, diplomatie, stratégie etc ..) et je retiens uniquement qu'il est le père de Saint Petersbourg, du Musée de l'Hermitage et qu'il tire de ses « Ambassades » quelques trésors qui annoncent la mutation d'un art, d'un urbanisme, d'un mode de pensée, d'une époque...

David et Jonathan de Rembrandt
Mon souffle se coupe. Cette étreinte est merveilleuse. Ces deux personnages bibliques sont véritables, justes, leurs émotions aussi parfaitement transcrites que les or sont rendus.

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Deuxième salle

Catherine II - (1729 – 1796) - bio
Impératrice et autocrate de toutes les Russies (1762)

N'ayant aucune connaissance de l'histoire russe, je m'accroche à quelques notions révélées par les panneaux (didactiques et accessibles).

Mécène, tout comme son prédécesseur, Catherine l'Eclairée poursuit la collection qui agrémentera le premier Musée de l'Hermitage (le Palais d'Hiver) et la transforme en véritable encyclopédie. Elle s'entoure de grand penseurs, écrivains, érudits (Diderot, Voltaire et Grimm notamment).

Chemin à l'orée de la forêt – Ruysdael
Je reste en pâmoison devant ces verts puissants et ces troncs déchirés, et me remémore avec plaisir mes cours sur l'évolution du paysage dans l'art Flamand à la Sorbonne, et de ma grande découverte : Jan Van Goyen.

Une encyclopédie donc ? Les pièces choisies pour cette salle sont en effet variées ... Portraits, galanteries, scènes religieuses, batailles (les moulins brûlent silencieusement) paysages, marines, fantaisies architecturales, natures mortes ... Un visiteur prononce le mot « humanité ». Cela doit être en effet le dénominateur commun à toutes ces pièces de grande qualité. Un peu trop de belles boucles et de rubans à mon goût ...

Jeune Homme au chapeau – Greuze
C'était donc Greuze ! Ce peintre libertin aux ostensibles sujets cachés. J'aime beaucoup ses jeunes filles plus si innocentes, leurs moues, leurs joues, et ces expressions empruntées qui ne trompent plus personne... (voir : Jeune fille pleurant son oiseau mort)

Qui est ce Prince Golystine ?

Je lis que le Musée de l'Hermitage se développe, grâce à l'appétit de Catherine II.
Pas moins de 4000 toiles prendront place dans le Palais d'Hiver, le Petit Ermitage et le Viel Ermitage (deux annexes indispensables vu l'explosion du nombre de pièces à conserver) . Il est noté que l'accrochage n'était pas motivé par une conscience muséographique (ce qui sera anachronique) mais laissé au hasard du goût du collectionneur, selon des critères subjectifs et purement esthétiques. Il arrivait pourtant que des peintres d'une même nationalité soient regroupés en une salle, voire même une pièce entièrement dédiée à un seul et même artiste.

J'oubliais : il y a dans les collections russes des pièces françaises, italiennes, flamandes, bientôt espagnoles (salle 3) mais ... point de russes à l'horizon. Il faudra que je creuse la question.

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Troisième salle

Alexandre Ier - (1777-1825) - bio
Tsar de Russie (1801) et Roi de Pologne

Développement de la collection impériale, acquisition d'oeuvres italiennes et espagnoles. Des histoires de rachat de collections...


Je n'ai pas prêté grande attention.


Portrait de Don Gaspar de Guzman - Velasquez
Quels noirs ! Quelle gueule ! Quelle bonhommie ! On a envie de connaître cet homme et partager une coupe de vin avec lui. Pourtant immobile, il sort littéralement du cadre et suscite la sympathie.

Choeur de la Chapelle des Capucins de la place Barberini – Granet
Drôle de pièce, complètement à contre-jour, à en contre-point total avec les œuvres pieuses hispaniques qui l'entourent. Des jeux d'ombres, de silhouettes. On ne sait si la célébration débute ou s'achève. Les moines présentent un panel d'attitudes que j'envisage « symboliques ». Il y en a même un qui me regarde. La perfection et l'intransigeance du rendu architectural anéanti toute émotion. Curieux.

Le petit déjeuner – Metsu
Je ne connaissais pas le nom de cet artiste. Mais sa production ne m'est pas étrangère. Une scène de genre comme je les aime. Pas des plus parfaites, mais tout y est : l'illusion des matières, des métaux, des éclats, des tissus. La scène de table. Ces gestes suspendus, cette cérémonie emprunte de douceur (le regard de cet homme vers sa femme concentrée sur ces huitres est touchant). Une rigueur.

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Quatrième et dernière salle

Nicolas Ier - (1796 – 1855) - bio
Empereur de Russe, roi de Pologne et grand duc de Finlande (1825)

Il ne reste plus grand chose sur les murs. Je pense d'abord que ce règne fut austère (ce qui est vrai). Mais un grand drame survit en 1837 qui explique le ralentissement des nouvelles acquisitions de la collection impériale : Le Palais d'Hiver brûla, avec une bonne partie des œuvres. Fut créé un Nouvel Ermitage, à l'identique. La collection est désormais universelle (sans les Russes!), dans un écrin tout neuf, dont on aperçoit quelques vues grâce aux très beaux crayons d'Edward Hau. En s'approchant on reconnaît des toiles fameuses aux murs, les plus grands chefs d'œuvres de maître soigneusement agencés sur d'interminables murs pourpres.

Prochaine destination Saint Petersbourg ?













En fin de parcours, j'ai le sentiment d'avoir compris le propos de l'exposition : une grande famille de tsars fit naître de toute pièce un musée,une collection d'art, poussée par une curiosité et un éveil intellectuel. Ces mécènes impériaux ont souhaité développer et diffuser un art universel en rassemblant une très large et rigoureuse collection d'œuvres de grande qualité. Le Musée de l'Hermitage en fut le berceau et grandit avec elle.

Pas de « conservation », pas d'icônes immuables qu'on ceint d'or et de velours, mais un répertoire vivant d'images, de savoirs, d'excellences, de modèles, qui servent à enrichir la culture d'une nation et éclairer ses dirigeants, comme une encyclopédie aide le savant a développer son savoir et en créer de nouveaux.

Initiation réussie !

Photos : Copyright ©State Hermitage Museum - http://www.hermitagemuseum.org/

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Infos Pratiques :

Pinacothèque de Paris - 28, place de la Madeleine - 75008 Paris - Metro Madeleine

- L'Ermitage, la naissance du musée impérial : Les Romanov, tsars collectionneurs
- La naissance du musée : Les Esterházy, princes collectionneurs.
Entrée des expositions au 8, rue Vignon - Ouverture tous les jours de 10h30 à 19h30
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h30 (fermeture de la billetterie à 20h45)

Les tarifs au guichet du musée (collection permanente offerte)
Plein tarif 10 euros - Tarif réduit 8 euros

Billet jumelé (collection permanente offerte) - Attention obligation de visiter les deux expos dans la même journée
Romanov - Esterházy & collection permanente (offerte) : Plein tarif 17 € - Tarif réduit 13 €